NOTIONS ET CONCEPTS D’EMERGENCE EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE

  • Publié Le 19 juillet 2019
  • Par Raoul Patrick NOUGOUM, Economiste et président de Panel Africa

I. INTRODUCTION



Commençons par un détour enrichissant qui placera le cadre de notre réflexion sur la notion de l’émergence économique ou sans flou le concept de « pays émergent », tel qu’il est vu et vécu en Afrique. Quiconque s’intéresse à l’histoire du développement économique de l’Afrique subsaharienne est assez rapidement frappé de constater combien le regard que portent les dirigeants africains sur cette notion est lui-même immensément multiforme. Des différences apparaissent dans la structure des horizons de planification de l’émergence économique des pays. Prenons quelques exemples : (i) le Cameroun planifie son émergence à l’horizon 2035 (ii) le Sénégal s’apprête à devenir un pays émergent à l’horizon 2035 (iii) le Congo émergent est prévu à l’horizon 2025 (iv) le Plan stratégique Gabon émergent est programmé sur l’horizon 2025, et (v) la Vision de la Côte d’Ivoire, un « pays émergent » est planifiée sur l’horizon 2020, etc. Cette divergence de perspectives temporelles montre à quel point la perception des notions et concepts d’émergence économique en Afrique diffère d’un pays à l’autre. Cependant, les spécifités de la stratégie des pays émergents substituent à cette ruée de pays africains vers l’émergence un modèle qui s’accorde à toutes les économies dites émergentes.

I. QU’EST-CE QUE L’EMERGENCE ECONOMIQUE ?



L’économiste néerlandais Antoine Van Agtmael est le premier à utiliser le terme « émergent » (à la Société financière internationale) pour désigner les pays en développement offrant des opportunités pour les investisseurs.

A partir des années 2000-01, des indices plus explicites sont proposés pour nommer ce groupe de pays autrefois pauvres qui désormais regorgent d’énormes potentialités économiques avec des taux de croissance élevés. Plusieurs atouts accompagnent leur montée fulgurante. Citons en particulier : un important foyer de peuplement, d’énormes ressources naturelles disponibles, des capacités technologiques nationales dans l’industrie, une puissance militaire avérée, et une capacité à monter en influence au sein des grandes institutions internationales.

Dans cette large palette de définitions données aux pays émergents, des spécialistes proposent un critère de classification basé sur le principe du revenu intermédiaire. Une économie émergente présente un revenu par habitant en Parité de pouvoir d’achat (PPA) compris entre 10 et 75% du revenu moyen de l’Union européenne. Au début des années 2010, plus d’une cinquantaine de pays avec en tête les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), l’Indonésie, et la Turquie produisent déjà près de la moitié de la richesse créée dans le monde.

Selon l’institut Panel Africa, la notion d’émergence réfère à un système économique caractérisé par : (1) une doctrine économique et sociale élaborée pour préserver les intérêts stratégiques du système et susciter des tropismes indiqués dans la mise en cohésion de l’action gouvernementale avec l’action privée et l’action internationale (2) un plan de rattrapage conçu pour doter l’économie d’un régime de croissance dynamique, dont les faits stylisés au sens de Nicholas Kaldor (1961)1 subissent une évolution structurelle rapide pour atteindre, voire égaler le niveau de performance économique des pays avancés (3) une politique économique avec des volets sectoriels élaborés pour capter les compétences techniques et les technologies utilisées par les économies développées, et enfin (4) une stratégie d’investissement strictement rattachée au principe du surplus de croissance, et à la notion d’opportunité – coût – bénéfice.


II. POURQUOI LE MARXISME, LE COMMUNISME ET L’ORDOLIBERALISME S’OPPOSENT A LA DOCTRINE LIBERALE



La conception matérialiste de l’histoire offre un support pertinent de l’analyse économique du capitalisme. Subrepticement, le capitalisme s’est introduit dans la pensée économique à travers quelques tendances non dénuées d’intérêts libéraux critiqués au fil du temps par des philosophes aguerris comme Karl Marx (1818-1883). L’émancipation des travailleurs est un sujet précieux aux yeux de Marx ; elle doit être l’œuvre propre des travailleurs. A son origine, le libéralisme prône la protection des droits fondamentaux humains avant toute association. Il recherche également la liberté d’expression des individus en politique et en morale. D’où vient-il donc que le libéralisme économique parvienne à briser cette solide fondation de la justice sociale, sans compter qu’il motive la naissance d’une sorte de boite de pandore de la vulnérabilité socioéconomique. Le communisme voit le jour dans ce mouvement de désapprobation porté par le marxisme contre le capitalisme, dont l’objet sociomatérialiste, venu de certains courants libéraux fut très contesté. L’économie socialiste planifiée a des aspirations contraires à celles de l’économie de marché. Très normal ! Le planisme est développé au cours des années 1930 afin d’offrir des plans visant la modification en profondeur d’une société frappée par la grande dépression. Les effets pervers du marché, semble-t-il, proviennent du laisser-aller orchestré par les capitalistes ; du moins, c’est ce que pensent ceux des milieux socialistes et syndicalistes. La révolte de la société contre le marché reste l’unique issue de sortie. La doctrine libérale semble nourrir l’intérêt des prétextes capitalistes sans transporter à travers les mouvements de liberté cette société égalitaire attendue par la classe ouvrière.

Sous l’influence du Parti social-démocrate allemand (Sozialdemokratische Partei Deutschlands, abrégé en SPD), les conséquences tirées de l’action du libéralisme politique en Europe constituent la quiddité substantielle de l’ordolibéralisme (en allemand : Ordoliberalismus). La médiation offerte par l’ordolibéralisme est politiquement libérale, ce sont en revanche les aspects économiques ordonnés par l’état qui renvoient à l’image d’une variété de l’économie socialiste modérée. La rencontre de l’économiste Walter Eucken (1891-1950) et les juristes Franz Böhm (1895-1977) et Hans Grossmann Doerth (1894-1944) illustre la nature même de l’origine de la doctrine ordolibérale. Comme le socialisme, elle défend des conceptions économiques qui rejettent le matérialisme hédoniste des libéraux, sans épargner les exagérations du marxisme. La Revue scientifique ORDO 2 assure la médiation de la théorie ordolibérale qui gagne en influence sur la politique économique des chanceliers allemands. Les transformations structurelles nées des réformes ordolobérales impactent puissamment le marché, et permettent d’auréoler les créateurs de ce mouvement de la paternité intellectuelle du miracle économique en Allemagne de l’Ouest.

Le succès de ce système économique allemand est si élogieux qu’il fut crédité d’avoir donné naissance au système d’économie sociale de marché connu en outre sous l’appellation de « troisième ordre ou l’économie sociale de marché ». La reproductibilité du premier ordre économique par les marxistes et les socialistes transforme le rapport de l’économie en déplaçant la référence occidentale à une notion d’ordre placée sous d’autres influences culturelles et philosophiques. Cette première transformation fait naitre le deuxième ordre économique, communément appelé « économie socialiste, ou économie socialiste de marché » selon le terme employé notamment par Deng Xiaoping (1904-1997) pour désigner le système économique chinois à la suite des réformes de l’économie planifiée. L’un des théoriciens du planisme Henri De Man (1885-1953) travaille dans l’espace du néosocialisme de fait coextensif au libéralisme économique. Il rejoint ainsi Karl Polanyi (1886-1964) dans sa conception universaliste d’un socialisme démocratique dirigé par l’Etat qui soumet les activités économiques et sociales à la réglementation politique.

Venant d’horizons divergents, l’histoire philosophique des pays émergents présente malgré cette désunion esthétique de nombreuses similitudes idéologiques.

Les approches sont quasi identiques, ce point unique de l’idéologie étatique à partir duquel tout se déploie s’adresse également aux Dragons asiatiques. La Corée du Sud sous Park Chung Hee de 1963 à 1979 déroule le rôle de l’Etat en tant qu’agent de première ligne dans la conduite des politiques d’industrialisation. L’interventionnisme public qui rend possible le développement de Taïwan et Singapour est d’inspiration néosocialiste.

Enumérons quelques figures populistes de l’Amérique latine qui incarnent un socialisme incisif. Nous citons en l’occurrence : le président Getulio Vargas (Brésil, 1930 – 1945, 1951 – 1954), le président Juan Domingo Peron (Argentine, 1946 – 1955, 1973 – 1974), Lazaro Cardenas (Mexique, 1934 – 1940). Dans la période de l’après-guerre, l’émanation des Nations Unies qu’est le CEPAL (Commission Economique pour l’Amérique latine) cordonne le développement économique des pays de l’Amérique latine. Raul Prebisch (Argentine) et Celso Furtado sont les plus grandes figures de cette transformation politique et économique en Amérique Latine. L’Etat brésilien est sous un gouvernement militaire de 1964 à 1985. L’autoritarisme bureaucratique fait néanmoins de la croissance industrielle sa priorité. Le planisme latino-américain dans certains pays était si agressif qu’il prévoyait la nationalisation des industries possédées par les étrangers. Les Etats-Unis s’attaquent à cette mobilisation idéologique jugée dangereuse pour la multilatéralité dès les années 1960, surtout après la révolution cubaine de 1969.


1 Nicholas Kaldor explique ses 6 faits stylisés de la croissance à partir d’un modèle de la distribution des revenus et de l’accumulation du capital qu’il élabore à cet effet. Il déclare être proche théoriquement des approches de Marx, de Ricardo ou de Von Neumann que celles de Wicksell, Bohm Bawerk ou des modèles basés sur la fonction de production de Cobb Douglas, utilisés avec les préceptes de Keynes, en prenant pour point de départ l’équation de Harrod et Domar.

2 La Revue scientifique a comité de lecture ORDO inspire la création du terme Ordolibéral. Cette Revue est créée en 1948 par les économistes et juristes allemands ayant fondé la doctrine ordolibérale allemande.